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On a tous quelque chose en nous de Milton Erickson

  • 31 déc. 2017
  • 6 min de lecture

1998. Nous sommes en Australie, quelque part dans les Territoires du Nord. Depuis plusieurs mois déjà nous écumons les routes et les pistes de l’île continent. Notre moyen de locomotion est aussi notre maison, notre nid, notre cocon. Je dis nous car je voyage avec le garçon que j’aime, surprenant mélange de cultures hispanique et anglo-saxonne. Notre maison donc, est un van Mitsubishi sans âge, recouvert de graffitis, qui a déjà du parcourir plusieurs fois le pays en tous sens. Derrière les sièges conducteur et passager, une simple planche de contre-plaqué supporte quelques caisses de vivres ne craignant pas la chaleur (céréale et nouilles chinoise principalement), une glacière, des gamelles, des bidons d’eau et un fin matelas.

Ce jour-là, alors que nous roulons tranquillement, un grand fracas se fait entendre, qui nous pousse à ralentir avant de nous arrêter tout à fait. En jetant un rapide coup d’œil sous la carcasse, nous comprenons que la panne redoutée depuis le départ vient d’arriver : l’arbre de transmission est cassé net.

Jeunes mais pas complètement inconscients, nous avions eu la bonne idée, vu l’état de l’engin, de souscrire une assurance à toute épreuve et à un prix abordable, si bien que nous parvenons assez vite à être pris en charge. Le van est remorqué jusqu’au plus proche garage (plusieurs dizaines de kilomètres) et nous nous installons pour deux ou trois jours, le temps de la réparation, dans un motel à proximité.

Par un après-midi radieux, nous partons à pieds explorer les environs. Nous nous retrouvons alors dans un lieu très singulier, qui marquera à jamais ma mémoire, je devrais dire « mes mémoires », car au-delà de l’intellectuelle, il y a aussi et peut être surtout, la mémoire corporelle.

A mesure que nous progressons sur ce chemin bordé d’arbres immenses et majestueux (gommiers ou eucalyptus, je ne sais plus), nous percevons de plus en plus un bruit dont nous ne sommes capables ni l’un ni l’autre de localiser la provenance dans l’environnement, ni quel pourrait bien en être l’émetteur… Un son parfaitement inconnu, parfois à peine audible et parfois plus puissant. Et plus nous nous enfonçons sous le couvert végétal, plus une deuxième sensation vient se greffer sur la première. Cette fois, il s’agit d’une odeur, là aussi parfaitement inédite pour nous, impossible à occulter tant elle est forte, mais pour autant également impossible à identifier.

Accompagnés de ce double point d’interrogation, les sens en éveil comme jamais, nous découvrons de merveilleux bassins naturels qui s’offrent à nous à l’ombre des arbres. Nous nous arrêtons au bord de celui qui nous inspire le plus, le plus clair, le mieux protégé de l’écrasant soleil, le plus à l’écart d’hypothétiques visiteurs. Nous quittons nos vêtements et entrons dans une eau si délicieuse que c’est pour moi une troisième surprise. C’est que l’effet habituel de séparation entre l’extérieur et l’intérieur d’un lieu de baignade n’existe pas ici. La température de l’eau et celle de l’air sont parfaitement identiques. C'est la même que celle de notre corps, si bien qu’en pénétrant dans ce bain, je ressens une osmose parfaite avec l’élément liquide, intérieur et extérieur ne font plus qu’un. Cette frontière, celle que nous avons tous franchi le jour de notre naissance, semble en cet instant tout à fait abolie.

Cet état de bien-être profond, j’ai envie de l’amplifier encore. J’ai envie de laisser l’eau porter mon corps, pour permettre à mon esprit de s’imprégner encore davantage de ce moment. L’eau n’étant pas salée, je demande à mon ami de me soutenir la tête et le dos afin de pouvoir profiter pleinement, sans fournir le moindre effort physique.

Dans cette position, je peux contempler de manière optimale les arbres qui m’offrent leur protection. En même temps que je me détends de plus en plus profondément, mon regard zoome sur les branchages, puis fatalement, sur le feuillage.

C’est alors que je m’aperçois que certaines feuilles sont immobiles, certaines bizarrement agitées de soubresauts très particuliers, tandis que d’autres…. volent tout simplement de branche en branche !!!!!.... émettant au passage différents bruissements à peine perceptibles !!!!

A mesure que j’observe ce phénomène, mon corps se relâche entièrement : plus de limites, plus de taille, plus de poids, sensation d’apesanteur totale. Je ne perçois de moi-même que l’existence de mes yeux et de mes oreilles qui me permettent, parce que je leur accorde ma pleine attention, de me fondre littéralement dans cette expérience unique. Je ne ressens plus le contact avec les mains de mon ami, qui pourtant doivent bien toujours me soutenir. Même si j’ai pleinement conscience de sa présence à mes côtés, ce n’est plus lui qui me porte. C’est mon esprit seul qui me permet de flotter à la surface de l’eau. C’est lui aussi qui découvre, enfin, que là-haut dans les arbres, ces feuilles ne sont pas des feuilles…

Non, ces feuilles n’ont à vrai dire rien de végétal, l’immobilité de certaines et le mouvement des autres s’expliquent tout autrement. Au-dessus de ma tête, et aussi loin que mon regard puisse porter aux environs, les branches des arbres sont en fait recouvertes de centaines, de milliers, de centaines de milliers sans doute de minuscules chauve-souris pendues la tête à l’envers !!!!!!!!!!! Il fait grand jour donc la majorité est endormie, mais certaines, peut être celles qui ont perdu au jeu des chaises musicales, volètent d’arbre en arbre à la recherche d’un perchoir !!

Fascinée par ce spectacle improbable, unique et inédit, je me laisse aller de plus en plus, jusqu’à ce moment incroyable ou je sens mon corps descendre progressivement tout au fond du bassin, mais d’une manière étrange puisque c’est comme si les mains de mon ami continuaient de me soutenir. C’est un peu comme si j’étais allongée dans un ascenseur… Un ascenseur qui descendrait très très lentement. Et la position de mon corps reste rigoureusement identique à celle que j’avais à la surface.

Je touche maintenant le fond de cette merveilleuse piscine naturelle. Ma tête, mon dos, mes fesses, mes jambes, mes talons reposent sur le sol sableux… Mais je peux toujours voir le ciel bleu au-dessus de moi, les arbres et l’envol des chauves-souris, percevoir le bruissement de leurs ailes et l’odeur âcre du lieu… Très étrangement enfin, me trouver ainsi au fond d’un bassin pour un temps qui me paraît beaucoup plus long qu’à l’accoutumée ne semble me poser aucun souci en termes d’oxygénation ou de respiration…

Au fin fond d’un coin perdu d’Australie où je me retrouve sans l’avoir voulu, je baigne dans cette eau à 37° comme aux premiers jours de ma vie intra-utérine. Je n’ai ni bouteille ni tuba mais je semble reliée à l’air extérieur puisque je continue de respirer tout à fait normalement, comme si j’étais toujours allongée à la surface. Je ne saurais dire si je suis remontée par moi-même ou si c’est mon ami qui, au bout d’un moment, a plongé pour venir me chercher. Je n’ai aucune idée de combien de temps a pu durer cette expérience. Je sais seulement qu’elle reste à ce jour l’une des plus marquantes de toute ma vie, car le temps n’existait plus, les limites du corps physique étaient dépassées, et les sensations étaient totalement modifiées. C’était un peu comme si je les avais d’abord captées dans l’environnement extérieur avant de les assimiler, de les digérer, de les intégrer à un point tel que leur effet à l’intérieur de mon corps et de ma conscience s’en trouvait démultiplié.

A vrai dire, je me suis souvent demandée par la suite si je n’avais pas tout simplement rêvé ma descente au fond de l’eau. Depuis que je me suis formée à l’hypnose ericksonienne, j'ai compris qu'il s'agissait d'une expérience de transe hypnotique. Une séance d’hypnose induite par la première et de la meilleure d’entre tous les hypnotiseurs : la nature.

J’ai aussi compris que j’en avais connus des milliers d’autres auparavant !! Et que j’en connaîtrai des milliers d’autres avant ma mort. Comme tout le monde !! ;)

Enfin et surtout, j'ai appris à utiliser l’hypnose comme la ressource naturelle merveilleuse et inépuisable qu'elle est, présente en chacun de nous, et qui nous permet de créer le réel que nous souhaitons.

PS- Pour les amateurs, la chauve-souris australienne en question (car elle était bien réelle, elle !) se nomme la « little red flying fox ». Wikipedia nous apprend que « le petit renard volant (Pteropus scapulatus) est une petite chauve-souris originaire d'Australie et de Nouvelle-Zélande. Elle se nourrit essentiellement de nectar et de pollens d'Eucalyptus et est la principale responsable de leur pollinisation. Elles vivent en bandes de plusieurs milliers -voire un million- d'individus ».


 
 
 

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Je propose à chacun l’ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l’épaisseur des choses, une invasion de qualités, une révolution ou une subversion comparable à celle qu’opère la charrue ou la pelle, lorsque, tout à coup et pour la première fois, sont mises au jour des millions de parcelles, de paillettes, de racines, de vers et de petites bêtes jusqu’alors enfouies. O ressources infinies de l’épaisseur des choses, rendues par les ressources infinies de l’épaisseur sémantique des mots ! (Francis Ponge, Proêmes)

 

 

 

 

 

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